Article de Gilles Dulong

    Le Remede de Fortune est un long poème de près de 4300 vers que Guillaume de Machaut écrivit sans doute vers 1341. Il prend place parmi ses premiers écrits, après le Dit dou vergier et le Jugement dou roy de Behaingne, mais c'est le premier sous sa plume qui comporte des insertions lyriques. Il s'inscrit en cela dans une tradition remontant au Roman de Guillaume de Dole de Jean Renart, écrit plus d'un siècle auparavant ; mais il diffère des dits à insertions lyriques qui l'ont précédé, parmi lesquels le célèbre Roman de Fauvel (écrit et complété entre 1310 et 1316), en ce que Machaut est ici l'unique auteur du texte et de la musique, tout comme pour le Voir Dit (ca. 1363), son second dit incluant des insertions musicales.

 

    Le Remede de Fortune est une intrigue amoureuse dont la narration est ponctuée de pièces lyriques ; sept d'entre elles sont notées, c'est à dire mises en musique. La dame découvre au début un lai anonyme en son honneur Qui n'aroit d'autre deport : le poète le lui lit mais, par crainte de lui déplaire, n'ose révéler qu'il en est l'auteur et s'enfuit. Il compose ensuite une longue complainte, Tel rit au matin qui au soir pleure, où il s'en prend à Fortune. Espérance lui apparaît alors et, méditant sur Fortune, le réconforte. Son discours sera ponctué de deux pièces lyriques : la chanson royale Joie, plaisence et douce norriture, et la balladelle En amer a douce vie. Ayant repris confiance, le poète va rejoindre celle qu'il aime, et, en chemin, compose une ballade : Dame de qui toute ma joie vient.
La dame est en joyeuse compagnie et l'invite à danser puis à chanter ; il entonne alors le virelai Dame a vous sans retollir. Après d'autres réjouissances, le poète déclare enfin son amour auquel la dame répond favorablement. Mais à l'issue d'un repas et de nouveaux divertissements, vient le moment de la séparation ; les amants échangent des anneaux, et le poète chante en partant le rondelet Dame mon cuer en vous remaint.


    L'ensemble des pièces musicales apparaît comme une anthologie de genres tantôt archaïques, tantôt modernes, le poète-musicien forgeant « en la vieille et nouvelle forge ». Le lai, la complainte et le chant royal, monodiques, semblent tournés vers le passé, ce que confirme leur notation rythmique ; Machaut est même le seul compositeur du XIVe siècle à avoir laissé des pièces notées dans ces trois genres, la complainte et le chant royal constituant des unica. Les quatre autres pièces appartiennent aux nouveaux genres de la lyrique courtoise : la ballade, le rondeau et le virelai, qui se définissent comme des formes poétiques à refrain. La ballade enchaîne trois strophes qui s'achèvent toutes par le même vers, tandis que le virelai et surtout le rondeau possèdent un refrain de plusieurs vers qui gouverne la strophe de manière plus contraignante. Le rondeau prend ici le nom de rondelet, et Machaut nomme baladelle la ballade En amer a douce vie, d'une part pour les besoins d'une rime et d'autre part parce qu'il s'agit d'une forme musicale spécifique répondant à un schéma de rimes particulier. Sur le plan musical la nouveauté des quatre dernières pièces tient à l'usage d'une notation plus moderne et à l'avènement récent de la polyphonie dans la chanson, à l'exception du virelai, un genre qui reste partagé chez Machaut entre monodie et polyphonie.

 

    L'unique voix porteuse du texte est soutenue par une voix inférieure inventée nommé tenor ; à ce duo fondamental viennent s'ajouter, selon les pièces, une ou deux autres voix dénuées de texte. Leur interprétation est souvent confiée à des instruments, mais aucune indication n'en précise le choix.
A l'inverse de son contemporain Philippe de Vitry, lui-même poète et compositeur, Machaut n'a pas écrit de traité de musique, et il n'écrira pas non plus d'art de seconde rhétorique (c'est à dire de poésie) comme le fera, le premier, son disciple Eustache Deschamps avec son Art de dictier. Mais Machaut théorise par la pratique et présente à sa manière un art de musique et un art poétique, qui ont leur orientation esthétique. Ils substituent en quelque sorte à la Consolation de philosophie de Boèce, à laquelle le discours d'Espérance fait allusion, une consolation lyrique.

 

Gilles Dulong