"L'invention d'une nouvelle sensibilité lyrique" par Anne-Madeleine Goulet
L'ASTREE
ou
L'INVENTION D'UNE NOUVELLE SENSIBILITE LYRIQUE
Roman pastoral de quelque cinq mille pages, L'Astrée fut l'un des plus grands succès de librairie du XVIIe siècle et son influence sur les mentalités fut immense . Honoré d'Urfé, gentilhomme qui était à la fois homme d'épée et homme de lettres, écrivit les trois premières parties du roman, publiées successivement en 1607, 1610 et 1619, et, après sa mort, qui survint en 1625, ce fut son secrétaire, Balthazar Baro, qui publia en 1627 la quatrième partie, puis qui lui donna une suite en 1628. Dès son titre, ce roman affiche un programme bien précis : L'Astrée... où par plusieurs histoires et sous personnes de bergers et d'autres sont déduits divers effets de l'honnête amitié. Située dans la Gaule du Ve siècle, l'intrigue principale se déroule dans le cadre bucolique de la plaine du Forez : les amours du berger Céladon et de la bergère Astrée sont brutalement interrompues dès lors que l'amant est soupçonné d'infidélité. Le berger est chassé et plusieurs milliers de pages vont être nécessaires pour qu'enfin les deux amants se retrouvent. Une quarantaine d'histoires sont enchâssées dans cette narration première, tandis que se développe une intrigue secondaire autour du chevalier Polémas, qui cherche à obtenir la main de la nymphe Galathée, laquelle ne l'aime point.
L'œuvre, hantée par le mythe de l'âge d'or, est le fruit du XVIIe siècle naissant, une époque belliqueuse et souvent tragique. Ouvrage fortement imprégné des idées du traité de Castiglione, Il Cortegiano, « l'Astrée sert de bréviaire aux dames et aux galants de la cour », affirmait en 1626, Mlle de Gournay, la fille spirituelle de Montaigne. C'est que le roman aspirait à offrir un idéal de civilisation à une société éprouvée, en modelant les conduites mondaines et en affirmant la suprématie de la pensée et des arts.
La musique innerve l'ensemble de l'œuvre, que les personnages chantent pour se distraire , pour séduire ou pour exprimer de façon nouvelle leurs sentiments. Céladon déclare sa flamme à Astrée en dansant un branle (plage 1) ; errant dans la forêt, Célion chante tristement son amour pour Bélinde (plage 15) ; c'est en chantant que Doris refuse les avances de Palémon (plages 22 et 23) ; le berger Corilas adresse des reproches à Stelle par l'intermédiaire d'une chanson (plages 16 et 17) ; Arimant offre une sérénade à sa belle, Criséide, en bas de sa fenêtre. Dans le château du beau-frère de Daphnide, on prépare un ballet, dans lequel dansent des déesses et des nymphes (plages 8 et 9). Accompagnées par des harpes, des cornemuses ou des musettes, les chansons scandent le roman et lui impriment une tonalité très particulière, dans la mesure où les voix parlées, dont Honoré d'Urfé a d'ailleurs soin de souvent préciser le timbre, se mêlent aux voix chantées. À qui sait décrypter les sonorités et les cadences des vers et de la prose, tout est musique dans L'Astrée, de la musique effective des bergers jusqu'au murmure des claires eaux du Lignon, jusqu'au choix même du prénom Céladon qui, si l'on se reporte à sa lointaine étymologie grecque, signifiait le retentissant, qu'il s'agisse du son de la lyre, du bruit que font les eaux d'un fleuve ou des cris de gens qui se querellent.
L'éducation d'Honoré d'Urfé, placée sous le double signe de la pédagogie jésuite du collège de Tournon en Vivarais et du cercle littéraire forézien de la Bastie d'Urfé, avait fait à la musique une large place : de son activité d'acteur et de danseur dans les spectacles du collège , aux leçons de musique que lui et son frère, Anne d'Urfé, reçurent de Loys Papon, l'un des fidèles de la Bastie et auteur lui-même d'une comédie-ballet avant l'heure , nombreux sont les témoignages qui attestent que musique et danse étaient pour le jeune homme des références artistiques familières.
Les lieux de sociabilité fréquentés par le romancier accordaient tous une attention fine à l'art d'Euterpe. Son amitié avec des écrivains qui avaient participé aux belles heures de l'hôtel de Retz, dans les années 1570, comme Étienne Pasquier ou Étienne Du Tronchet, l'avait mis au fait des recherches de l'Académie de Poésie et de Musique de Baïf ; lorsqu'en 1603 il devint gentilhomme ordinaire du roi, il put apprécier le vif talent de Pierre Guédron et entendre de grands musiciens de passage à la cour, tel Giulio Caccini au début de l'année 1605 ; sa fréquentation des Du Perron, Vauquelin des Yveteaux et Bertaut, surnommés les « Poètes du Louvre », qui tous s'intéressaient à la musique vocale, l'avait rendu sensible aux recherches en matière de poésie lyrique ; enfin, il avait ses entrées dans le cercle, placé sous l'influence de la Pléiade, de la sœur d'Henri III, la reine Marguerite, qui entretenait sa propre Musique.
Honoré d'Urfé, par son éducation, puis par la fréquentation de lieux de sociabilité où la musique tenait une grande place, développa une sensibilité lyrique particulière, attentive aux premiers essais de l'air de cour. La présence de la musique dans L'Astrée ne saurait cependant se réduire à une simple transposition des pratiques du monde réel de son auteur. Tout comme la fiction se révèle une voie d'accès privilégiée à la compréhension de l'expérience humaine, la musique contribue à ancrer le roman dans une tradition, celle de la littérature pastorale, pour laquelle le chant est un ingrédient indispensable. Urfé est profondément imprégné de lectures qui relèvent de cette veine d'inspiration, qu'il s'agisse de la Diana de Montemayor, de l'Arcadia de Sannazar ou de la Galatea de Cervantès : les personnages y sont des bergers qui chantent leurs peines de façon très variée. Les auteurs de ces ouvrages entretenaient parfois des relations fort étroites avec la musique : Montemayor par exemple, était chanteur basse de la chapelle de l'infante de Castille - on entendra dans le présent enregistrement l'un de ses poèmes mis en musique (plage 2). À la pastorale, genre gigogne apte à absorber d'autres genres - poésies, chansons, lettres etc. -, Urfé emprunte son polymorphisme et il justifie ainsi son recours au modèle qui sous-tend toute son œuvre : celui de la conversation. Il y puise également le choix de ses instruments de musique : si l'on excepte la harpe, qui renvoie plutôt à l'imaginaire antique de la lyre, les instruments de musique utilisés par les bergers sont des instruments dont la représentation sonore que l'on s'en fait est en accord avec l'univers pastoral : Silvandre fait résonner une musette, tandis que Calidon et Damon jouent de la cornemuse en guise de prélude avant leurs chants (plages 29, 30 et 31).
La musique dans le roman ne se réduit pas à un simple décor. Le monde de l'Astrée, doué d'une épaisseur sonore singulière, prône un ars vivendi qui place les arts au premier plan et qui aspire à la concorde et à l'harmonie . Dans ce modèle esthétique et éthique, dans ce type de savoir-vivre, la musique a toute sa place. On y décèle un rêve, déjà présent à la cour des Valois : celui de l'union de la poésie, de la danse et de la musique, tel que l'a exprimé l'Académie de Baïf au début des années 1570, une union qui fut réalisée lors du Ballet comique de la Reine, dansé à Paris en 1581 dans le cadre des Magnificences qui accompagnèrent le mariage du duc de Joyeuse. Tel le grand ordonnateur d'une fête de cour, Urfé transposa l'union des arts sur le plan de l'écriture et, ce faisant, il redéfinit le rôle du romancier : l'auteur du roman devait pouvoir offrir une représentation des belles harmonies du monde et rendre compte de son unité multiple.
Le roman signait aussi le début d'une nouvelle ère : celle de la sociabilité mondaine et des divertissements polis, où l'air de cour, puis l'air sérieux étaient appelés à jouer un grand rôle. L'intimité des ruelles - c'est ainsi que se nommaient les salons de l'époque - allait favoriser l'éclosion d'un répertoire instrumental original, qui cultivait l'art du détail et de l'ornement. L'espace réduit, la proximité de l'auditoire et la logique intimiste qui régissait les réunions des honnêtes compagnies offraient des conditions idéales pour l'écoute de pièces interprétées au luth ou au clavecin, dont on entendra des échos dans le présent disque (plages 7, 10, 18, 32).
Nulle musique notée n'apparaît au fil des pages de l'Astrée. Un croisement entre les textes poétiques du roman et les sources musicales de l'époque a cependant permis de retrouver les mises en musique de sept poèmes de l'Astrée, publiées entre 1621 et 1626 par Pierre Ballard, « imprimeur du roi pour la musique » . Quatre de ces pièces ont paru dans une version pour une ou deux voix et luth : « Si j'aime autre que vous » (Jean Boyer, 1621), « Outré par la douleur des mortelles atteintes » (Louis de Rigaud, 1623), « Voudriez-vous être mon berger » (Louis de Rigaud, 1623) et « Ondes qui soulevez vos voûtes vagabondes » (Étienne Moulinié, 1624). Les trois autres airs, issus de la plume de Nicolas Le Vavasseur, furent publiés en 1626 dans une version polyphonique, à quatre ou cinq parties : « Elle a changé mon cœur », « Rompons-les il est temps » et « Rompons notre prison ». Comme ces textes ont fait l'objet d'éditions séparées, indépendantes du roman, il est difficile de déterminer si les compositeurs ont puisé leurs vers directement dans l'Astrée, ou s'ils se sont contentés du florilège que leur offraient les recueils collectifs de poésie de l'époque.
Plusieurs poètes galants écrivirent des vers qui s'inspiraient du roman et qui retinrent l'attention des compositeurs. Étienne Moulinié composa ainsi un air qui mettait en scène Hylas, la grande figure de l'inconstance dans l'Astrée : « Enfin Hylas est arrêté » (1624). En 1633, issu de la plume du même compositeur, parut un dialogue entre Astrée et Philis : « Si l'amour comme on dit avait tant de puissance » (plage 33). Dans le troisième Livre des chansons de Guillaume Michel (1647) figurent deux airs liés à l'Astrée : « Près d'un cristallin ruisseau », qui met en scène le berger Philandre, et « Urfé nous vante Lignon » (plage 24), air d'inspiration bachique.
Afin de restituer à l'œuvre une dimension sonore, l'ensemble Faenza propose une promenade musicale qui illustre les situations romanesques, particulièrement nombreuses, où intervient de la musique. Au-delà de l'intérêt que pareille entreprise revêt pour qui veut préserver tout le sel du roman, c'est à une relecture complète du corpus de l'air de cour qu'elle nous convie, puisqu'elle essaie de recréer le contexte original de création de ces pièces, permettant ainsi au public de les savourer pleinement. On ne lit plus guère l'Astrée de nos jours - pas plus d'ailleurs qu'on ne lit les admirables romans de Madeleine de Scudéry, qui appréciait beaucoup l'œuvre d'Honoré d'Urfé. Le lecteur d'aujourd'hui, parce qu'il ne connaît plus les mélodies d'autrefois, n'est plus à même de goûter la poésie lyrique de l'ouvrage. Les faire résonner de nouveau, c'est peut-être fournir la clef de nouvelles lectures, susceptibles de donner un regain d'actualité à ce chef-d'œuvre de la littérature française qu'est L'Astrée.