Bien arrêté !

! Bien parado ! Selon Fernando Sor, guitariste, compositeur, chanteur, qui nous a laissé un passionnant article sur le boléro*, c’est par cette exclamation que le public saluait une fin de phrase musicale et chorégraphique particulièrement réussie :

« …[Les danseurs] continuent, en se tournant le dos […] pour danser encore huit mesures. […] On finit alors par le commencement de la neuvième, indiquant seulement le premier temps, qui doit coïncider parfaitement avec la dernière syllabe du temps, le coup de castagnettes, de guitare, et la pose immobile des danseurs. On tient beaucoup à la simultanéité de cette terminaison, et les spectateurs qui entendent frapper le dernier coup par dix ou douze paires de castagnettes, une grosse guitare basse et une guitare quinte, voyant en même temps arrêter dix ou douze danseurs, dans la même attitude, en font l’éloge en criant bien parado ! bien arrêté. »

Ce temps d’arrêt suspendu, simultané, parfaitement synchronisé, le très court silence qui s’ensuit, aussitôt interrompu par l’exclamation spontanée du public – le ¡ bien parado ! qui traduit son enthousiasme – ont fait vibrer en moi une corde tendue, bien tendue, juste bien tendue :
« Trop tendue, elle casse, trop molle, elle ne sonne pas… »**

Ils m’ont ramené en Inde, où quelque chose de semblable se produit au cours des concerts de musique classique ou aux spectacles de danse. À la fin d’une séquence complexe, longue, rythmiquement tendue, où les musiciens ou la danseuse se synchronisent pour arriver miraculeusement, au même instant, sur une fin de phrase bien précise, en un point donné d’un cycle rythmique savant – que le public connaît bien, qu’il attend, comme on attendrait qu’une flèche parvienne au centre de la cible – se crée un instant suspendu, un micro-silence au sein du fracas des percussions et des clochettes de cheville, que le public salue d’un « achaaah ! », l’équivalent indien du bien parado ! de Fernando Sor.

Silence. Arrêt. Suspension.

Ces notions me parlent, ou plutôt m’attirent, me happent.

Comme des trous noirs.

Le silence, je le traque dans la musique depuis toujours, et depuis toujours je fuis les musiques trop bruyantes, trop pleines, trop bavardes. Il y a déjà longtemps que j’ai fait miennes les merveilleuses paroles du musicologue André Souris*** :

« Le silence est par rapport au son ce que le vide est par rapport au plein. Il est le climat originel, la donnée première, la nécessité fondamentale sans laquelle la musique ne pourrait exister. [...] Il ne s’agit pas, bien entendu, du silence préalable ou postérieur à l’exécution de l’œuvre musicale, mais du silence permanent qui l’environne et qui pénètre les interstices, comme le vide pénètre et fait vivre les formes d’une architecture. [...] Il y aurait lieu d’interpréter tous les styles musicaux en fonction du rôle qu’y joue le silence. »

Avec Faenza, nous avons interprété et exploré toutes sortes de formes de silence. Nous avons même, l’année dernière, travaillé sur ce thème, en Lorraine, avec des enfants de maternelle et d’école primaire.

Le projet ¡ Bien parado !, qui nous a permis d’explorer un répertoire merveilleux, peu connu et situé au-delà des frontières temporelles que nous nous étions fixées jusqu’à présent, a constitué l’un des moments forts de cette « chasse aux silences » que nous menons depuis maintenant bien des années.

Il nous a aussi permis de réaliser un rêve ancien : celui de travailler de nouveau avec la danse, cette musique silencieuse des corps.

Un enregistrement et un spectacle ont résulté de ce travail. Le disque, vous pouvez aisément vous le procurer en streaming (et sur notre boutique en ligne). Le spectacle, vous pourrez le voir si une programmation avisée vous le propose près de chez vous, ce que j’espère !

Un temps d’arrêt, même infinitésimal, c’est ce que je nous souhaite à toutes et à tous dans l’emballement effréné du monde, car c’est dans le silence ainsi produit que nous pourrons accéder à cet espace-temps qu’André Souris nomme la table rase :

« Nous voici devant la table rase. Mais n’est-ce pas là la première condition de toute méditation efficace ? Le monde n’apparaît-il point dans sa réalité qu’au moment où nous faisons le vide autour de nous ?

Et ce vide ne serait-il point la matrice de toute chose ? »

Marco Horvat, octobre 2026

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* Fernando Sor, article « Le Bolero » dans Encyclopédie Pittoresque de la Musique de A. Ledhuy et H. Bertini (Paris, 1835). Cité par Brian Jeffery dans son édition des Seguidillas de Fernando Sor (Tecla Editions, 1976).

** La Mujeres y cuerdas, seguidilla de Fernando Sor.

*** André Souris, La lyre à double tranchant, Mardaga 2000.

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