Au fil des chansons
« Les femmes elles-mêmes, lorsqu’elles tissent et séparent à l’aide de la navette
les fils entremêlés de la chaine, chantent souvent ou seuls ou bien toutes réunies en chœur […]
car l’âme, grâce à ces chants, supporte sans se plaindre les plus dures fatigues. »
Saint Jean Chrysostome, seconde moitié du IVe siècle
Depuis la nuit des temps, le chant accompagne l’ouvrage textile, travail féminin par excellence ; le rythme inaltérable d’un geste patient, régulier, répété, étire le temps si longuement qu’il plonge dans un état de dorveille, propice à la rêverie et à la mélancolie. C’est là que la chanson s’invite. Elle s’immisce dans ce vide, habite ce silence pour devenir compagne de peine, confidente pour la fileuse ou la brodeuse.
Dans les romans du Moyen Âge, les chansons de toile, déjà, mettent en scène des femmes guettant le retour de l’être aimé tout en travaillant à leur ouvrage à la fenêtre ou au coin du feu. « Belle Yolande en sa chambre était assise / Elle cousait une robe d’une belle soie… », « Belle Erembour au jour de sa fenêtre / Sur ses genoux tient une soie colorée… ». La Pernette, personnage récurent de la chanson populaire depuis le XVe siècle – comme en atteste le manuscrit de Bayeux – se lève de bon matin pour filer la laine…
Cette thématique purement médiévale inspirera bien des chansonniers plus tardifs. La chanson File la laine de Robert Marcy joue avec les clichés des récits et poésies médiévales, au point qu’on l’a parfois prise comme authentique. Yves Duteil, même s’il quitte l’univers féminin, file lui aussi la métaphore du temps avec sa célèbre chanson Ami tisserand. George Brassens évoque magnifiquement Pénélope et s’inscrit, on le sait, dans la longue tradition de la chanson française.
Le Romantisme, n’est pas absent de ce dictionnaire amoureux, avec l’incontournable et sublime Gretchen am spinnrade – Marguerite au rouet – de Franz Schubert.
Le chant Il est quelqu’un sur terre, de Benjamin Britten, opère lui aussi un voyage dans le temps en évoquant par son harmonie la chaconne baroque, et par son texte la chanson populaire française.
Clélia et Marco Horvat ont créé ce programme à l’occasion d’une journée d’étude sur le tissage qui se tenait au sein du magnifique musée Jean Lurçat à Angers, où la tapisserie est à l’honneur. Ils l’ont tissé en suivant le fil des chansons, depuis le Moyen Âge jusqu’au XXIe siècle, puisque la compositrice Marielle Mercuriali leur a dédié quatre magnifiques chansons qu’ils ont incluses à ce répertoire.
Musiques de Georges Brassens, Benjamin Britten, Yves Duteil, Girolamo Kapsberger, Robert Marcy, Marielle Mercuriali, Franz Schubert, Fernando Sor.
- Clélia Horvat : chant
- Marco Horvat : vièle, théorbe, guitare romantique


